On ne peut plus rien (se) dire ?
On entend souvent que notre société serait devenue irréconciliable. Que le débat serait mort, noyé sous la polarisation, les invectives et la fatigue démocratique. Ce diagnostic est partagé par 71 % des Français qui estiment aujourd’hui que la démocratie fonctionne mal, que les espaces de discussions apaisés se raréfient tandis que les positions se radicalisent. Mais le plus inquiétant n’est peut-être pas ce qui nous divise, mais la manière dont nous avons désappris à en parler. On ne peut plus rien (se) dire?
25 novembre 2025
Public Factory – Sciences Po Lyon
C’est la question qui a animé la première rencontre du cycle Clivages, une programmation culturelle et pédagogique initiée par la Fondation Sciences Po Lyon. Pour cette première soirée, trois femmes ont pris la parole. Anne-Sophie Chambost, professeure d’histoire du droit à Sciences Po Lyon, Béatrice Bouniol, cheffe de service culture à La Croix, à l’origine du projet “Faut qu’on parle” et Rachel Vindry, praticienne du dialogue territorial et garante à la Commission nationale du débat public.
Cliver n’est pas rompre.
Anne-Sophie Chambost le rappelle : le mot vient des diamantaires, qui fendent la pierre pour en révéler la valeur. L’image est belle. Le clivage suppose l’existance d’un tout et d’une volonté de vivre ensemble. À la différence de la polémique qui entretient le conflit, le clivage invite à comprendre ce qui nous sépare.
Encore faut-il que chacun puisse prendre part au débat. Or, comme le souligne Rachel Vindry, les dispositifs participatifs attirent experts et militants aguerris, tandis que d’autres s’autocensurent, se sentent illégitimes ou manquent de temps. Le clivage devient alors social, culturel, genré.
À cette fracture s’ajoute celle des réseaux sociaux, devenus bien davantage des lieux de monologue que de dialogue.
Sur les plateformes numériques, toute contradiction est vécue comme une attaque personnelle. L’acceptation du désaccord cède la place à l’invective et au réflexe identitaire. On n’écoute plus, on déverse.
Rachel Vindry observe ce phénomène dans les débats publics eux-mêmes. Face à « l’obésité informationnelle », notre cerveau développe des biais cognitifs, la pensée se raccourcit. On retient une donnée qui nous rassure, on bâtit notre raisonnement sur cette certitude partielle qu’on érige en vérité.
Début 2025, près de deux Français sur trois déclaraient ne pas faire confiance aux médias pour s’informer.
Béatrice Bouniol pointe une autre ligne de fracture : celle des médias. D’un côté, des médias d’information, d’enquête, de terrain. De l’autre, un modèle fondé sur le commentaire, le clash, l’invective. Sans socle commun d’informations fiables, sans éducation aux médias, aucun débat n’est possible.
Mais alors que faire des clivages ?
Être citoyen ne va pas de soi. Pierre-Joseph Proudhon parlait de démopédie, une idée selon laquelle la citoyenneté s’apprend. « L’harmonie suppose des termes en opposition », écrivait-il. Encore faut-il des cadres, du temps et des règles pour que cette opposition ne se transforme pas en affrontement stérile.
Clivages commence ici, avec cette première soirée, et se poursuivra dans les mois à venir avec d’autres rencontres pour redonner de l’espaces, des outils et du goût pour le débat. Parce que discuter et confronter les points de vue n’est pas un luxe démocratique. C’est, plus que jamais, une nécessité pour continuer à faire société.