Le numérique est-il un territoire colonial ?

Numérique en Commun[s] est le rendez-vous national du numérique d’intérêt général. Organisé par la Mission Société Numérique et soutenu par la Banque des Territoires, l’événement rassemble plus de 2 000 participantes et participants issus des collectivités, des associations, du monde académique, des entreprises et des institutions publiques.

30 octobre 2025
Palais Universitaire, Strasbourg

Retour sur la conférence de Rania Youssef, Numérique en Commun(s).

Cette édition interroge la promesse d’un numérique émancipateur. Comment concevoir des technologies qui élargissent les libertés plutôt qu’elles ne les contraignent ? Doit-on penser le numérique comme un espace politique, traversé par des rapports de force et des récits concurrents ?

Rania Youssef, une voix rare dans le monde de la tech.

Rania Youssef, fondatrice du collectif Tribe-x, propose de considérer le numérique comme un territoire à part entière structuré par des infrastructures, des normes et des usages, mais aussi par des exclusions, des hiérarchies et des héritages historiques.
Cette conférence part donc d’une expérience située, celle d’une femme, égyptienne, mère célibataire, queer, travaillant dans un monde de la tech largement façonné par des normes occidentales, masculines et blanches. La création de Tribe-x, collectif dédié à la décolonisation de la tech, est l’aboutissement de ce parcours personnel marqué à la fois par les limites de classe et de genre imposées aux femmes, et par les structures coloniales et eurocentrées du monde numérique.

Le monde appartient à John.

Ici il n’est pas seulement question de diversité mais aussi de pouvoir. Rania Youssef utilise l’allégorie de John (homme blanc, hétérosexuel, aisé). John construit un monde à son image. Il crée des outils, des entreprises, des infrastructures pensées pour des gens comme lui, ceux qui ne lui ressemblent pas sont automatiquement exclus.

Les chiffres qu’elle avance sont vertigineux. En tant que mère célibataire, queer et réfugiée, elle estime ses chances d’intégrer cette industrie à 0,00003 %. Ce système induit plusieurs violences : l’élimination des autres cultures et savoirs, l’imposition d’une norme présentée comme universelle, l’exploitation des femmes réduites à une main-d’œuvre moins chère.

Cette exclusion n’est pas accidentelle, Rania Youssef le démontre par une mise en perspective d’un héritage colonial concret.

Le télégraphe, déployé par les Britanniques dans les années 1850, n’a pas été conçu pour faciliter la communication, mais pour transmettre des ordres militaires et contrôler le territoire indien. De la même manière, l’usage des empreintes digitales a été systématisé dans l’Inde coloniale comme outil d’identification administrative au service des autorités coloniales. Frederick Taylor et Henry Ford se sont inspirés des colonies pour créer leurs méthodes de travail. Nos infrastructures numériques portent cet héritage de domination et d’exclusion.

Cette logique d’exclusion se perpétue aujourd’hui dans une « culture toxique de la tech ».

L’obsession du perfectionnisme impose des standards arbitraires sur ce qu’est le « bon code ». La course permanente à la croissance empêche d’apprendre durablement. Face aux critiques sur le racisme, les réactions défensives dominent.
L’exclusion passe aussi par la langue : 55 % du trafic internet est en anglais pour moins de 20 % d’anglophones dans le monde. L’écrit domine, les cultures de transmission orale disparaissent. Ne pas écrire devient une façon de ne pas exister dans l’espace numérique. Certaines langues sont stigmatisées, des pans entiers d’histoire collective sont effacés, des cultures entières disparaissent de la mémoire numérique.

Le numérique n’est plus un espace neutre ou universel.

Il devient un territoire raconté par certains, pour certains. Un territoire dont les récits dominants façonnent les usages légitimes et les formes d’appartenance. Rania Youssef invite à déplacer le regard, à relier le numérique à une histoire plus longue de domination et d’émancipation, à interroger notre responsabilité collective dans la manière dont ces nouveaux territoires sont conçus, gouvernés et racontés.