Rencontres de la photo 2026 : 7 coups de cœur.
Après deux jours à arpenter Arles sous une chaleur écrasante, à boire des litres d’eau et à échanger en famille entre deux expositions et deux placettes à l’ombre pour un café ; je me permets ici de donner mon regard, aussi personnel que subjectif, sur mes sept plus belles découvertes de cette édition. Un choix incomplet forcément, mais une image de ce qui continue de travailler mon souvenir plusieurs jours après.
Deux jours aux rencontres de la photo à Arles, par un inconditionnel.
Edward Steichen : « la nature »
Edward Steichen cultivait ses propres fleurs avec la même patience qu’il mettait à composer une image. Ce que je retiens, c’est cette continuité entre le geste du jardinier et celui du photographe : les reflets du ciel sur l’eau, l’éclat d’un pétale, tout est regardé avec la même attention, la même tendresse.
Du platinum new-yorkais de 1905, où irradient les teintes crépusculaires de la ville, aux couleurs flamboyantes des chromogènes des années 1950 réalisés dans la campagne du Connecticut, on traverse une nature sauvage comme cultivée, jamais un simple inventaire botanique. J’y suis resté bien plus longtemps que prévu.
Alain Keler : le refus de l’instant
Alain Keler photographie depuis cinquante ans, Paris en mai 1968, Washington l’année suivante, le Guatemala, la Pologne, le Liban, le Salvador, la place Tian’anmen en 1989, la Tchétchénie, la Colombie. Il photographie moins l’événement que l’actualité, ce qui est et non ce qui fait sensation. Rien chez lui de cet excès qui abîme parfois le photojournalisme.
La série qui m’a le plus marqué est celle consacrée au silence de sa mère, dont les parents et la sœur furent déportés et assassinés à Auschwitz Birkenau. Année après année, à chaque visite, il l’a photographiée sans qu’elle puisse répondre à ses questions, des polaroids en couleur collés sur les parois d’un recoin de l’exposition, avec ses pensées écrites au feutre blanc juste à côté. J’y ai vu un acte d’écoute d’une pudeur rare.
« Modèle animal », deux siècles de regards sur les bêtes
Parler des animaux sans tomber dans la mignonnerie ni dans l’héroïsation, c’était le défi que s’était fixé et qu’à relevé la commissaire Nathalie Herschdorfer. Le parcours s’ouvre sur le sculptural rhinocéros de Balthasar Burkhard puis traverse deux siècles d’images, des ailes de mouche de William Henry Fox Talbot aux décompositions du mouvement d’Eadweard Muybridge, jusqu’à ce zoo de chimères produit par l’intelligence artificielle, qui peine franchement à rivaliser avec l’inventivité du vivant.
Ce qui m’est resté en mémoire, ce sont les portraits de grands singes de James Mollison. Une manière de rappeler que nous avons toujours porté sur l’animal un regard de pouvoir : observer, classer, domestiquer, aimer, exploiter ou défendre. L’animal, lui, continue de résister à toute catégorie.
Kyotographie : Rinko Kawauchi et Tokuko Ushioda, « from our windows »
Deux générations de photographes japonaises réunies sur un même sujet, le foyer. Rinko Kawauchi a commencé à photographier sa famille pour en préserver le souvenir, avant que la maternité ne transforme son regard. Dans « As it is », les images des premières années de sa fille, mêlées à des textes poétiques, donnent une sensation rare de simplicité, de justesse et d’intimité.
Tokuko Ushioda, elle, avait documenté sa jeune famille dans les années 1980, avant de photographier des réfrigérateurs dans différents foyers ; révélateurs discrets de la personnalité de leurs propriétaires.
« Nous ne sommes pas seuls », images extraterrestres
Une exposition qui ne cherche pas à convaincre, et c’est ce qui la rend passionnante. Le commissaire Philippe Baudouin a préféré interroger la beauté plastique de ces objets non identifiés, munis d’un dôme, en cigare, en forme de chapeau, plutôt que trancher entre croire et ne pas croire.
On repart moins convaincu par les ovnis que troublé par une question plus large, celle du statut de la photographie comme preuve visuelle, à l’heure où l’image ne prouve plus grand chose.
Olivier Metzger, une inquiétante étrangeté
Olivier Metzger, disparu tragiquement en 2022, photographiait des intérieurs anonymes, un numéro de porte d’hôtel, une petite télé posée sur une moquette marron, un passager au regard vide. Une photographie profonde, brute et habitée.
Le parcours est comme un roman d’images, chaque prise de vue porte quelque chose de plus intime que son objet apparent.
Ming Smith, les images jazzy d’une photographe méconnue
Première photographe afro américaine entrée dans les collections du MoMA, dès 1979, Ming Smith reste pourtant méconnue en France. C’est un tort que cette exposition à l’église Sainte Anne vient réparer. Elle a construit sa carrière à la marge des institutions, dans les clubs de jazz de Harlem plutôt que dans les galeries établies.
Son écriture photographique se rapproche de l’improvisation musicale du jazz, des nuits floues et mouvantes transcendées par l’énergie. Elle dit vouloir que ses images fassent, sur celui qui les regarde, le même effet qu’une chanson de Billie Holiday. Je crois, en visitant, que j’ai compris ce qu’elle voulait dire.
Je vous parle ici de mes 7 coups de cœur mais je n’oublie pas toute la richesse de cette édition, le travail sur la mémoire, le témoignage social, l’expérimentation technique, le dialogue avec l’histoire, avec tant d’autres photographes exposés cette année, sur les trente-six propositions du programme.
Il reste encore quelques jours pour vous y rendre, jusqu’au 4 octobre 2026. N’hésitez pas.
Sébastien Olive