Traversons-nous une crise de l’attention? 

Pour sa deuxième édition, l’Odéon Club recevait le neuroscientifique Jean-Philippe Lachaux. Chercheur à l’Inserm, spécialiste de l’attention, il est venu décortiquer les mécanismes par lesquels notre capacité à nous concentrer est aujourd’hui mise à l’épreuve et ce qu’on peut faire pour y remédier.

23 avril 2026, Théâtre Comédie Odéon, Lyon

Comme l’explique Jean-Philippe Lachaux, notre système attentionnel a évolué pendant des millénaires dans des environnements stables, avec peu de stimuli et peu d’interlocuteurs. Il se retrouve aujourd’hui confronté à une explosion de sollicitations pour laquelle il n’a pas été conçu.

Cette vaporisation de l’attention et la surcharge mentale qui l’accompagne sont amplifiées par deux phénomènes majeurs. Le premier est la disparition de ce que Jean-Philippe Lachaux appelle « la limite par le contexte physique ». Avant, entrer dans une boulangerie signifiait acheter du pain. L’environnement lui-même délimitait le champ des actions possibles.

« Le smartphone a effacé cette frontière : dans la même boulangerie, on est simultanément au guichet de la SNCF, dans un kiosque à journaux, devant des bandes-annonces. »

La tentation de ne rien manquer est permanente et l’attention suit naturellement en sautant d’un objet à l’autre. Le smartphone nous donne la capacité d’être partout à la fois, d’accéder à toute l’information du monde. Il requiert cependant une discipline attentionnelle de tous les instants, discipline d’autant plus difficile à mobiliser pour les jeunes, dont le cortex préfrontal ne devient pleinement opérationnel que vers 20-25 ans.

Le second phénomène est plus délibéré. Si notre esprit papillonne, c’est aussi parce qu’il est la cible d’une traque industrielle. Les acteurs économiques, médiatiques, politiques, cherchent à capter cette attention pour orienter des décisions d’achat ou infuser des idées.

Ce n’est pas nouveau en soi, le marchand de poisson criait déjà pour attirer le chaland. Ce qui a changé, c’est l’échelle et la précision des outils. Les algorithmes, testés en permanence sur des millions d’utilisateurs, optimisent la captation de nos regards en exploitant les failles de sécurité de notre cerveau. Ce système reconditionne notre réalité quotidienne.

Si les médias fonctionnent comme le système attentionnel de la société, sélectionnant certains éléments, en ignorant d’autres, les redistribuant, alors qui contrôle ce que pense la société ?

Qui décide de ce qui occupe l’esprit d’un citoyen ?

Devant ce désarroi, Jean-Philippe Lachaux plaide pour une « éducation de l’attention ». Cette hygiène de l’esprit exige avant tout de restaurer notre intentionnalité pour ramener la technologie à son statut d’outil et redonner aux individus la maîtrise de leur vie mentale.

L’urgence de cultiver cette présence à soi culmine à l’heure de l’intelligence artificielle générative. Si la machine menace de plonger l’humanité dans la paresse intellectuelle et l’effacement de ses savoir-faire, elle nous accule paradoxalement à repenser l’essence même de nos efforts.

« La valeur de ce que produit un être humain, va se déplacer du résultat vers l’état d’esprit mis dans sa fabrication. »

Retrouver la maîtrise de notre concentration n’est donc pas qu’une question d’efficacité. Face au vertige technologique, cultiver notre attention reste le moyen le plus sûr de

préserver notre libre arbitre, de protéger la vitalité de notre démocratie et de revendiquer la liberté d’orienter nos esprits vers ce qui fait véritablement sens.